Culture et santé : Quand l'hôpital accueille la création artistique

Culture et santé ont, de tout temps, été étroitement liées. Chaque année en France, des centaines de projets artistiques sont menés dans les établissements de santé, qu’ils s’inscrivent dans le cadre d’une convention avec le ministère de la Culture ou d’initiatives plus “informelles”. L’enjeu : favoriser l’accès à la culture des personnes qui en sont éloignées et faire se rencontrer différents publics.

L’hôpital, lieu de soins, mais pas uniquement : en faisant entrer la culture par le biais de différentes pratiques artistiques, au cœur même des établissements de santé, soignants et artistes ont cherché, depuis de nombreuses années, à décloisonner les univers et ouvrir de nouveaux espaces de diffusion culturelle. Longtemps, des projets volontaristes étaient menés spontanément à l’initiative des établissements, fruits de rencontres avec des artistes ou des associations culturelles locales. À partir de 1999, une convention interministérielle Culture à l’hôpital - rebaptisée Culture et santé en 2010 – offre un cadre institutionnel aux partenariats entre acteurs culturels et établissements sanitaires.

« Depuis sa création, le ministère de la Culture et de la Communication s'est attaché à favoriser l'accès à la culture des personnes qui en sont éloignées. C'est ainsi qu'il a établi des partenariats avec les ministères chargés de la justice, de la ville, de l'éducation nationale ou de la jeunesse. C'est dans ce cadre qu'il s'est rapproché, dès les années 90, du ministère de la Santé avec lequel il a signé le 4 mai 1999, la convention Culture à l’hôpital. Celle-ci définit un programme national dont l'objectif est d'inciter, acteurs culturels et responsables d'établissement de santé à construire ensemble une politique culturelle inscrite dans le projet d'établissement de chaque hôpital. Pour sa mise en œuvre les Directions régionales des affaires culturelles (DRAC) et les Agences régionales d'hospitalisation (ARH – transformées en ARS en 2009) sont appelées à se rapprocher et à signer des conventions régionales et les établissements de santé à solliciter les réseaux culturels de proximité », souligne le ministère.

 « L’hôpital est un passeur »

Claire Gouelleu, chargée de mission Culture - Santé DRAC-ARS Hauts-de-France

« Aujourd’hui, plus que jamais, l’hôpital est un passeur, un diffuseur culturel, témoigne Claire Gouelleu, chargée de mission Culture - Santé DRAC-ARS Hauts-de-France depuis 2011. La politique initiée par le ministère se décline de différentes manières d’une région à une autre, chacune a sa spécificité. Les moyens humains et financiers dédiés varient aussi. En Hauts-de-France, nous avons souhaité développer un engagement paritaire triennal entre la DRAC et l’ARS. La convention est désormais aussi ouverte aux établissements médicaux sociaux et plus seulement aux hôpitaux. Au fil des ans, le nombre de projets s’est considérablement développé. Ceux-ci rayonnent désormais au-delà d’un service en particulier. Ils s’inscrivent souvent dans des projets d’établissements ». En 2017, la DRAC-ARS Hauts-de-France soutient 60 projets dans 41 établissements sanitaires et 8 établissements médico-sociaux.

« Nous lançons chaque fin d’année civile un appel à projets. L’idée est vraiment de faire travailler ensemble le champ artistique et le champ de la santé, main dans la main, depuis l’élaboration du projet. Certains projets présentés sont déjà "ficelés" lorsqu’ils nous sont proposés, mais la plupart nécessitent d’être co-construits.» L’enjeu du dispositif est la démocratisation culturelle. La vocation première n’est pas thérapeutique, même si la culture à l’hôpital participe au mieux être des patients. Il s’agit bel et bien d’ouvrir et de partager une pratique dans un lieu d’accueil qui est le milieu de la santé.

« Notre rôle est aussi de sensibiliser, d’informer et d’accompagner les établissements de soins. Ils nous arrivent d’identifier un artiste ou une structure culturel et de lui faire rencontrer un partenaire de santé ou vice et versa. Mais, certaines structures n’ont pas besoin de nous pour accueillir des pratiques artistiques chez elles », souligne Claire Gouelleu.

« La photo devient un outil de partage »

Valérie Hue, artiste-photographe

À la Pitié Salpêtrière à Paris, au sein du service SSR/USLD neurologique, l’artiste-photographe Valérie Hue, appareil en bandoulière, salue une infirmière. C’est ici que celle qui se présente comme une interprète d’images, diplômée en éthique des soins et de la santé, déploie depuis septembre 2016, le projet Accompagnimage : une exposition photographique évolutive et participative au cœur du parcours de soin. « Le projet s’est mis en place à la demande de la chef de service, le professeur Sophie Dupont, qui souhaitait améliorer le quotidien des patients » raconte Valérie Hue. Après avoir rencontré et présenté le projet aux équipes soignantes et administratives, la photographe s’est fondue dans le quotidien du service. Une fois par semaine, elle vient photographier soignants, patients mais aussi familles et entourage. Elle propose aux patients de constituer un carnet de bord photographique qui, à l’instar d’un carnet de voyage, retrace les moments, les échanges avec tous les professionnels soignants rencontrés lors de l’hospitalisation, les amis, l’entourage, les visites… Une exposition participative et évolutive est mise en place, dans la salle d’animation du service et dans les couloirs des étages, pour communiquer en interne et en externe. « La photo offre un autre regard sur l’hôpital et le patient. Elle permet de tisser de nouveaux liens, elle devient un outil de partage », sourit Valérie Hue.

« Ce projet innovant a un double impact dans notre service. Premièrement, un impact thérapeutique avec une amélioration indiscutable de la qualité de vie des patients qui sont ainsi devenus directement acteurs de leur projet de soins. Mais aussi un impact sur la cohésion des différentes équipes en charge de ces patients », conclut le Pr Sophie Dupont.

“La création théâtrale à l’hôpital demande de prendre soin de chacun”

Créée en 1992, la compagnie théâtrale la Communauté inavouable, basée à Saint-Denis, fait partie des 37 candidatures sélectionnées dans le cadre de l’appel à projets Culture et santé Ile-de-France en 2017. C’est la 3e fois que la compagnie est retenue. Après 2 projets menés à l’hôpital Adélaïde Hautval à Villiers-le-Bel (novembre 2015 et juin 2016), elle démarrera, en septembre, des ateliers à l’hôpital Rothschild à Paris. Rencontre avec Clyde Chabot, metteur en scène et fondateur.

 

Comment avez-vous connu les appels à projets Culture et santé ? 

Nous connaissions l’existence de ce dispositif depuis de nombreuses années via des artistes déjà impliqués. Mais cela nous a pris un certain temps pour investir véritablement dans ce domaine, identifier les structures hospitalières à qui nous pouvions proposer nos ateliers de création, les contacter réellement...

Ce sont les rencontres avec les responsables culturelles des hôpitaux (Bénédicte Barbéris à Adélaïde Hautval et Christiane Boudier à Rothschild) et les personnes en charge du dispositif à la DRAC (Mehdi Idir) et l’ARS (Laetitia Mailho) qui ont été fondamentales à la fois pour confirmer notre volonté d’intervenir en milieu hospitalier mais aussi pour nous donner quelques éclairages sur ce qu’il était possible ou non de faire dans le cadre de ces ateliers de création, le contexte, les moyens en termes d’espace ou de technique notamment pour la finalisation des spectacles.

Est-ce compliqué de remplir un dossier d’appel à projet la première fois ?

Cela prend un certain temps pour bien formuler son projet : en quoi il invite véritablement les patients ou résidents à être partie prenante d’une création tout en prenant en compte leur état quel qu’il soit.

Comment travaillez-vous avec les patients et les soignants ?

Le travail à l’hôpital demande de s’adapter, de prendre soin de chacun, d’inventer des méthodes d’organisation de la parole pour permettre une certaine orchestration de l’ensemble. À travers les différentes expériences et grâce aussi aux retours de Mehdi Idir et Laetitia Mailho qui sont venus assister à la première restitution, nous avons appris que la création pouvait et devait accueillir l’aléatoire. Il s’agit plus de rendre compte de la démarche, d’ouvrir une séance de travail que de subir une trop grande pression de la production d’un spectacle finalisé. Cette ouverture est précieuse pour conserver la qualité de la relation jusqu’au terme de l’atelier.

Quelles sont les difficultés rencontrées mais aussi les bonheurs de ces collaborations ?

La difficulté première pour le théâtre, c’est la perte de la mémoire immédiate. En effet, au théâtre, il faut apprendre et se remémorer un texte pour pouvoir le jouer. Aussi, nous avons travaillé à partir de textes à lire, de partition à jouer avec quelques outils permettant de se repérer dans le texte (couleurs du texte, transmission des répliques sur des petits panneaux, passage du micro…).

Le plaisir c’est la rencontre artistique et humaine, la délicatesse et l’extrême humanité des personnes âgées ou des patients en hôpital psychiatrique, l’importance que l’on sent aussi pour les participants à ces ateliers : ils ouvrent des fenêtres de respiration dans lesquelles ils peuvent mettre à distance ou en jeu ce qu’ils vivent à l’hôpital avec humour et poésie. Les personnes peuvent également se rencontrer entre elles, tisser des liens, créer ensemble un spectacle et garder de beaux souvenirs que nous partageons avec eux.

Pouvez-vous nous présenter rapidement les 3 projets (novembre 2015 / juin 2016 / automne 2017) pour lesquels votre compagnie a été retenue ? 

À l’automne 2015, nous avons préparé et présenté une adaptation de la pièce Les Aveugles de Maurice Maeterlinck avec une chorégraphe Marion Faure, une compositrice Emmanuelle Gibello et moi-même à la mise en scène. Dans cette pièce, un groupe de personnes s’est perdu en forêt au bord de la mer. Le guide qui les accompagnait a disparu et ne revient pas et chacun aimerait bien rentrer chez lui.

Une quinzaine de résidents s’est impliquée avec générosité, humour et inspiration à la fois pour apprendre ou lire le texte mais aussi pour raconter ses souvenirs au bord de la mer, chanter des chansons en lien avec la pièce (La Mer de Charles Trenet), réaliser de petits mouvement chorégraphiques collectifs. Sur le même principe, Aliénor de Mezamat a pris mon relais au printemps 2016 sur une pièce que j’avais écrite en 2003,  Naissance. Cette pièce interroge le désir politique ou amoureux. Cela a été l’occasion de questionner les participants sur leur propre engagement. Aliénor de Mezamat a proposé une dimension plastique avec la manipulation d’objets, de panneaux, d’éléments de costumes comme un voile de mariée ou un parapluie et à nouveau de petites chorégraphies collectives réalisées avec le sourire.

Le prochain projet s’inspire de ma nouvelle pièce Ses Singularités. Dans cette pièce, un personnage répertorie ses dysfonctionnements physiologiques, psychologiques et relationnels avec humour et une possible sincérité. Les participants seront invités à lire quelques extraits de ce texte, à en choisir quelques passages pour s’en inspirer et à écrire leur propre singularité (réelle ou imaginaire) pour la jouer ou la faire jouer par un autre. Un guitariste créera un environnement sonore propice à la confiance, la générosité et la beauté et la chorégraphe poursuivra son travail sur le corps qui donne des repères et prolonge la parole.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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